La Palestine comme métaphore

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"J’ai trouvé que la terre était fragile, et la mer, légère ; j’ai appris que la langue et la métaphore ne suffisent point pour fournir un lieu au lieu. (…) N’ayant pu trouver ma place sur la terre, j’ai tenté de la trouver dans l’Histoire. Et l’Histoire ne peut se réduire à une compensation de la géographie perdue. C’est également un point d’observation des ombres, de soi et de l’Autre, saisis dans un cheminement humain plus complexe. (…) Est-ce là simple ruse artistique, simple emprunt ? Est-ce, au contraire, le désespoir qui prend corps ? La réponse n’a aucune importance. L’essentiel est que j’ai trouvé ainsi une plus grande capacité lyrique, et un passage du relatif vers l’absolu. Une ouverture, pour que j’inscrive le national dans l’universel, pour que la Palestine ne se limite pas à la Palestine, mais qu’elle fonde sa légitimité esthétique dans un espace humain plus vaste. " Dans ces entretiens, dont quatre traduits de l’arabe et un de l’hébreu, Mahmoud Darwich retrace son itinéraire poétique, livrant en même temps un témoignage d’une brûlante actualité sur les mutiples facettes de l’identité palestinienne. TABLE Qui impose son récit hérite la Terre du Récit (entretien avec le poète libanais Abbas Beydoun, Al-Wasat, Londres, n°191, 192, 193, septembre-octobre 1995. Repris dans Mashârif, Haïfa-Jerusalem, n°3, octobre 1995) Nulle demeure pour la poésie hors un canon poétique (entretien avec le critique littéraire syrien Subhi Hadidi, en collaboration avec Basheer al-Baker, Al-Karmel, Nicosie, n°47, 1993. Revu et augmenté en novembre 1996) Notre présent ne se résout ni à commencer ni à finir (entretien avec les écrivains palestiniens Liana Badr, Zakariyya Mhuammad et Mundher Jaber, Dafâtir thaqâfiyya, Ramallah, n°3, juin 1996) Je ne reviens pas, je viens (entretien avec la poétesse israélienne Helit Yeshurun, Hadarim, Tel-Aviv, n°12, printemps 1996. Tradit de l’hébreu par Simone Bitton, Revue d’étude palestinienens, Paris, n°9, automne 1996) La maison est plus belle que le chemin de la maison (entretien avec le poète syrien Nuri Jarrah, Al-Hayat, Londres, 20 mai 1996 extraits Qui impose son récit hérite la Terre du Récit (…) - Aviez-vous déjà, à cet âge précoce, une image du juif israélien ? - J’ai vu mon premier Israélien juste après notre " infiltration " du Liban. Nous logions chez des parents dans un autre village. Nous dormions à cinq dans la même pièce. Au milieu de la nuit, un officier israélien fit irruption et réveilla mon grand-père pour lui demander comment il s’était infiltré. Il ne m’a pas fait peur, car il était aimable. Voici une première image. Celle qui la suivit fut différente. Enfant, j’ai déclamé un poème patriotique à la fête de l’école. Un officier me convoqua, me menaça et me parla avec une extrême grossièreté. Mais parmi mes maîtres, la meilleure fut une institutrice juive, alors que le directeur de l’école et le professeur manquaient de chaleur. Et, bien entendu, mon premier geôlier fut juif aussi … Tout cela, pour vous dire que j’ai de multiples images de l’Autre israélien. - Qu’en est-il de l’image de l’ennemi ? - Elle fut dès le départ humaine. Multiple et variée. Il n’existe pas chez moi de vision unique et définitive de l’Autre. Celui qui m’a éduqué était juif, celui qui m’a persécuté l’était aussi. La femme qui m’aima était juive. Celle qui me détesta aussi. - Pouvons-nous parler de votre amour pour cette juive ? - Nous pouvons. - Est-elle dans votre poésie ? - Elle est présente. Quant à savoir comment naît un amour … Cela ne peut s’expliquer. Le hasard peut-être. Le travail du désir, de l’attirance affective, crée la romance. La société israélienne est occidentale, ouverte, si on la compare avec la société arabe, plus traditionnelle. Il n’était pas facile de nouer une relation effective avec une jeune fille arabe. Mon premier amour fut une Arabe, mais nous nous aimions par correspondance ! Sans nous rencontrer. Une lettre par-ci, une autre par-là. J’étais si heureux, quand elle recevait ma lettre, de même, quand je recevais sa réponse. Mais la première relation digne de ce nom, je l’eus avec une juive. - Cette relation fut-elle ambiguë ? - Inévitablement. Ce type de relation était forcément ambigu, notamment avec les parents de l’aimée. Même si leurs réactions variaient selon leurs origines, leur éducation, leur vision du monde. J’ai été amoureux d’une fille dont le père était polonais et la mère russe. La mère m’a accepté, le père m’a rejeté. Et ce n’était pas seulement parce que je suis arabe. A l’époque, d’ailleurs, je ne me sentais pas tout le temps l’objet d’un racisme ou d’une haine venus des entrailles. C’est la guerre de 1967 qui a bouleversé les choses. Elle s’installa, au figuré, entre les deux corps, elle aiguisa une incompatibilité jusque-là inconsciente. Imaginez que votre amie soit soldate d’une armée d’occupation, qui arrête les filles de votre peuple à Naplouse ou à Jérusalem. Cela ne pèse pas uniquement sur le cœur, mais sur la conscience. La guerre de 197 a rompu les relations affectives entre les jeunes hommes arabes et les jeunes filles juives. Nulle demeure pour la poésie hors un canon poétique (…) - (…) Vous imposez-vous des règles précises, une fois passée la naissance spontanée de votre poème ? Comment lui donnez-vous sa forme finale ? - Il y a deux registres dans l’écriture. Tout d’abord, la poésie n’est pas seulement un instant de maturation, une révélation fulgurante, mais une pratique esthétique complexe qui exige du poète autant de vigilance critique que d’attention à ne pas s’y laisser emprisonner. Car le savoir, s’il n’est pas maîtrisé risque de brider l’inspiration et d’entraîner le poème vers la logique des formules mathématiques. Il faut commencer par libérer les sens, la spontanéité, le besoin de s’exprimer, des lois de l’écriture et de la rhétorique. C’est le premier temps de l’écriture poétique : exprimer des sensations par des moyens conscients et non raisonner par des moyens sensoriels. A chaque poète sa manière d’y parvenir. Il reconnaît toujours l’heure de l’inspiration dans la mesure où elle est la résultante de différents facteurs, intérieurs et extérieurs. Ils aboutissent à cet instant unique où le poète sait que le poème est sur le point de naître. Le poète est celui qui parfait l’observation de cet instant où il se sent prêt à aller chercher la poésie dans le tréfonds de son être. Comment ? Tout ce que je peux dire c’est que l’inspiration n’est pas un réveille-matin qui sonne l’heure d’aller écrire ; et qu’il faut l’attendre et travailler pour préparer le moment de votre rencontre. (…) - La terre est-elle la base de votre empathie avec le discours de l’homme rouge ? Ce thème est, en effet, central dans votre œuvre. - Pour le Palestinien, la terre ne relève pas uniquement du politique, mais aussi du sacré. Dès mes premiers pas dans la poésie, j’ai abordé la terre et ses éléments, herbe, arbres, bois coupé, pierres, comme des êtres vivants. Je veux dire que tout me préparait à recevoir le message de l’Indien. Ayant pris connaissance de sa culture, je me suis rendu compte qu’il avait parlé de moi mieux que je ne l’avais fait moi-même. Aussi, je tire fierté d’avoir hissé la revendication du droit palestinien au niveau du combat de l’homme rouge pour ses droits. C’est une défense de l’harmonie de l’univers et de la nature, harmonie que l’homme blanc a rompue par sa conduite. Dans les deux cas, la terre est l’objet du conflit, et la colonisation au cœur de l’affrontement. Et la conscience tragique est suffisamment élevée chez les Palestiniens, pour leur permettre de se retrouver dans toute tragédie, de la Grèce à nos jours. C’est très précisément pourquoi nos textes sont épiques et non mythiques, et qu’ils n’affirment pas la suprématie des facteurs objectifs sur la volonté de l’homme. Notre présent ne se résout ni à commencer ni à finir - Comment vivez-vous le fait d’être devenu une légende vivante ? - Je n’en suis ni fâché ni heureux, plutôt étonné. Je ne suis toutefois pas responsable des statues érigées au poète. Il semble néanmoins que cette tradition de notre histoire littéraire soit encore vivace. Je n’aspire bien entendu à être ni un symbole ni une légende. Mais je n’ai aucune prise sur les choses, aucun moyen de modifier la perception que les gens ont de leur propre voix. Et je reconnais que ma voix personnelle porte aussi des dimensions collectives, quoi que je fasse pour lui assurer un espace vital. Et même lorsque je réussis à me retrancher dans mon univers, les gens se réservent le droit de déceler un message public dans cette part autobiographique de mon œuvre. Cette situation m’embarrasse car elle pourrait me priver de la possibilité d’explorer mon monde intérieur comme je le souhaite. Je m’en plaignais par le passé. Je mettais en cause le mode de lecture de ma poésie. Je réclamais inlassablement une lecture innocente de mes poèmes. Mais il semble que cette revendication est illusoire. Existe-il une lecture innocente de quelque texte que ce soit ? Certainement pas. En réalité, je ne réclamais qu’une lecture moins politique de mes poèmes. Tout cela pour vous dire que j’ai échoué et que je me retrouve investi d’une image épuisante, de lourdes responsabilités, non seulement en ce qui concerne mon propre travail, mais aussi pour ce qui est de ma conduite personnelle et de mes opinions. Je me vois surchargé de signes symboliques que je ne peux ni accepter tels quels ni refuser. Aussi me faut-il être à la hauteur du rôle et de la responsabilité que l’on m’a confiés. Je n’ai pas le droit de décevoir. (…) - Votre expérience politique joue-t-elle un rôle ? Vous avez eu une vie politique très riche … - Mon expérience politique est partagée par des dizaines de milliers d’autres Palestiniens. Et nombreux sont ceux qui sont plus expérimentés que moi. Mais ils n’ont cependant pas eu les mêmes intuitions. L’expérience, associée à l’imaginaire poétique, a façonné ma vision de l’avenir. Le politique, dénué d’approche culturelle ou d’imaginaire poétique, demeure de l’ordre du conjoncturel. Je ne reviens pas, je viens (…) - Ne pensez-vous pas avoir accompli ce chemin parce que vous étiez en situation d’exil ? Maintenant, lorsque l’amour de la patrie se concrétisera en problèmes du quotidien, vous aurez à faire le chemin inverse vers la réalité. Etes-vous inquiet ? - Le lien dont vous parlez n’est pas poétique, mais politique. Pour la poésie, la situation actuelle est préférable. Nous aurons une solution miracle à tous les problèmes : nous aurons un Etat. C’est ainsi que nous pensons au niveau politique. Mais d’un point de vue littéraire, c’est une erreur. Lorsque les Palestiniens auront un Etat, le défi littéraire sera encore plus difficile. L’Etat les aidera à écrire dans des conditions " normales ". Mais ces conditions normales prouveront si cette littérature vaut la peine d’être écrite. Beaucoup d’écrivains palestiniens s’appuient sur le non-Etat. Mais un Etat n’est pas un sujet littéraire. Une patrie non plus. Lorsque vous avez une patrie et que vous en parlez avec un enthousiasme patriotique, c’est ridicule. C’est pourquoi une grande partie de la littérature palestinienne se trouvera en crise. Les rêves se réaliseront, et après ? Moi, je ne souffrirai pas de cette crise. Je l’ai déjà vécue. J’ai construit ma propre patrie. J’ai même fondé mon Etat, dans ma langue. Si la poésie n’a pas d’espace humaniste – si elle ne touche pas à l’humain –, le texte est mort. Ce qui ne veut pas dire que nous ne devons écrire que sur des thèmes généraux. La littérature vient du quotidien, mais le quotidien se définit-il par les frontières de la terre où nous avons nos racines ? Qu’est-ce qu’une patrie ? Un lieu qui permet aux gens de pousser. Mais pas pour en faire un drapeau. Dans " Trêve avec les Mongols ", je dis : " Si nous l’emportons, nous suspendrons nos noires bannières sur les cordes à linge, puis nous en ferons des chaussettes. " Je ne consacre pas ma vie à un drapeau. - Dans votre poésie des dix dernières années je sens de plus en plus un rapprochement avec la conception juive qui a mûri pendant des siècles d’exil : le texte face à la réalité, le lieu abstrait face au lieu physique. Dans "Une mémoire pour l’oubli", vous écrivez : "Nous n’avons vu du Liban qu’une langue nous rendant à l’instinct de l’existence." Et dans un autre passage : "La Palestine n’était plus une patrie mais un slogan vide de sens. "Je sais que la comparaison entre le destin juif et le destin palestinien vous révolte, car elle implique une sorte de "compétition" pour savoir qui est plus victime que l’autre. - Tout d’abord, cette comparaison ne me choque pas s’il s’agit de profondeur littéraire. En ce domaine le nationalisme n’existe pas. Je pense que ce complexe qui consiste à accepter ou à refuser la comparaison sera résolu avec la paix. Le juif n’aura pas honte de la composante arabe qui est en lui, et l’Arabe n’aura pas honte de déclarer qu’il est également fait de composantes juives. Surtout qu’il s’agit de la même terre, Eretz Israël en hébreu, Palestine en arabe. Je suis le produit de toutes les cultures qui sont passées dans ce pays, la grecque, la romaine, la perse, la juive, l’ottomane. Cette présence existe jusque dans ma langue. Toute culture forte y a laissé quelque chose. Je suis le fils de toutes ces cultures, mais je n’appartiens qu’à une seule mère. Est-ce à dire que ma mère est une prostituée ? Ma mère est cette terre qui a accueilli tout le monde, qui a été témoin et victime. Je suis aussi le fils de la culture juive qui fut en Palestine. C’est pourquoi je ne crains pas la comparaison. Mais la tension politique – si Israël est présent, les Palestiniens doivent s’absenter, et si les Palestiniens sont là, Israël ne peut y être – a fait que nous avons refusé de nous considérer comme nés des mêmes conditions et nous sommes devenus rivaux dans la question de savoir qui de nous est davantage la victime de l’autre. J’ai déjà vu des sionistes perdre l’esprit lorsqu’on leur rappelle les génocides perpétrés contre d’autres peuples. Comme Elie Wiesel, qui a écrit qu’il se demande comment on a pu dire que ce qui se passe en Bosnie est un génocide. Comme s’il y avait là un monopole juif. A chaque fois que je suis invité à un festival ou à une émission de télévision, on veut toujours inviter un écrivain israélien au nom de l’équilibre. Les Italiens m’ont proposé de publier un livre commun avec Nathan Zakh. Je leur ai dit : Si vous pensez que Nathan Zakh est un bon poète, et je pense qu’il l’est, et si vous pensez que je suis un bon poète, et je n’en suis pas aussi sûr que vous, alors publiez un livre de lui et un livre de moi. Pourquoi dois-je être défini par mon rapport, bon ou mauvais, aux Israéliens ? C’est de la politique. Vous transformez notre travail littéraire en politique. A cela je m’oppose. Mais y a-t-il des choses communes entre mon périple et celui du juif ? Je pense que oui. Sous l’aspect de la destinée humaine il y a beaucoup de croisements. C’est bon et c’est mauvais à la fois. J’ai peur que cela ne crée un nouveau ghetto. Que nous n’y prenions du plaisir. La maison est plus belle que le chemin de la maison - Vous rentrez de Palestine. Votre visite éclair fut d’autant plus surprenante qu’elle était absolument inattendue. Qui êtes-vous après ce " voyage nocturne ", comme dans un songe ? - Je en cesse de me demander si je suis encore qui j’étais. Cette visite m’a ramené cinquante ans en arrière. Je suis redevenu l’enfant qui, là-bas, courait derrière les papillons, cueillait les fleurs et posait ses premières questions. Je suis encore dans l’euphorie des retrouvailles avec l’enfant que j’ai été il y a si longtemps. Oui, je suis aujourd’hui qui j’étais et qui je serai. (…) - Quel est à votre avis le plus grand obstacle devant l’émergence d’un Etat palestinien indépendant ? - La colonisation. Je connaissais la colonisation par mes lectures, par les récits des témoins, les cartes que l’on me montrait. Mais, croyez-moi, lorsque j’ai vu de mes propres yeux l’ampleur de l’extension des colonies sur notre terre, j’ai compris l’extrême gravité de la situation. - C’est ce qui vous a fait dire que dans les territoires occupés, les colonies étaient la règle, et la terre tenue encore par les Palestiniens, l’exception ? - Absolument. Il suffit d’y circuler pour voir que si les îlots palestiniens encerclés sont une réalité nationale, la colonisation demeure la règle. Et j’ai bien peur, si les choses demeurent inchangées, que l’Etat palestinien qui pourrait voir le jour ait en son sein un Etat juif. En réalité je ne crois pas possible la naissance d’un Etat palestinien indépendant et souverain, si la colonisation perdure. 190 pages édition : septembre 2002